14.10.2006

Le samedi, ça me dit…

La corde enchantée

 

pendu

 

M. et Mme George Darnell - son prénom à elle était Elsie, mais la chose importe peu - faisaient le tour de la terre pour leur lune de miel. Pour leur deuxième lune de miel, à l'occasion du vingtième anniversaire de leur mariage. George avait la trentaine et Elsie vingt ans environ, à l'époque de leur première lune de miel. Vous pouvez vérifier ce que j'avance sur votre règle à calcul : au moment de leur deuxième lune de miel George avait la cinquantaine et Elsie la quarantaine.

Sa redoutable quarantaine (ce qualificatif s'applique aussi bien aux femmes qu'aux hommes) était affreusement déçue par ce qui lui était arrivé - ou, pour être plus précis, par ce qui ne lui était pas arrivé - pendant les trois semaines déjà écoulées de leur deuxième lune de miel. Pour être totalement sincère, rien, absolument rien ne lui était arrivé.

Et puis ils arrivèrent à Calcutta.

Ils y arrivèrent en début d'après-midi ; après un peu de toilette à l'hôtel, ils décidèrent de faire un petit tour en ville et d'y voir le maximum de choses dans le cours des vingt-quatre heures qu'ils comptaient y passer.

Et ainsi ils arrivèrent au bazar.

Ils y virent un fakir indien exécutant le tour de la corde. Pas la version spectaculaire et compliquée du tour, où l'on voit un petit garçon grimper à la corde et... vous connaissez aussi bien que moi ce qu'est le grand jeu du tour de la corde.

C'est une version simplifiée qu'il leur fut donné de voir. Le fakir, assis devant un petit bout de corde lové à ses pieds, jouait sur son flageolet un petit air tout simple qu'il reprenait sans cesse ; et à mesure qu'il jouait, la corde s'élevait toute droite.

Et cela donna à Elsie une merveilleuse idée, dont elle ne dit pourtant rien à George. Elle rentra avec lui à l'hôtel et, le dîner expédié, attendit qu'il allât se coucher comme tous les soirs, à neuf heures.

Elle sortit alors de sa chambre, puis de l'hôtel. Elle trouva un chauffeur de taxi et un interprète et, accompagnée des deux, retourna au bazar où elle retrouva le fakir.

Par le truchement de l'interprète elle parvint à acquérir le flageolet du fakir et le secret du petit air sans cesse repris qui lui permettait de faire dresser la corde.

Elle rentra alors à l'hôtel, puis remonta dans la chambre conjugale. George dormait à poings fermés, comme à son habitude.

Se mettant auprès du lit, Elsie se mit à jouer le petit air sur le flageolet.

A peine fini, elle reprenait et reprenait encore le petit air.

Et au fur et à mesure qu'elle jouait, le drap s'élevait au-dessus de son mari endormi.

Quand le drap eut atteint une hauteur suffisante, Elsie posa son flageolet et avec un cri de joie rejeta le drap.

Et elle vit, dressée toute droite, la ceinture du pyjama de George.

 

(Sous la plume de Frédric Brown)

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01.10.2006

Le dimanche, ça me branche.

L’anneau de Hans Carvel

 

cocu

 

En ce temps-là vivait en France un bijoutier prospère mais plus tout jeune, du nom de Hans Carvel. Homme studieux et savant, il était de plus fort aimable. Grand amateur de femmes, il avait su mener une vie nullement monacale sans pour autant se marier, et cela jusqu'à l'âge de... disons qu'il avoisinait la soixantaine, sans préciser de quel côté il l'avoisinait.

Et c'est l'âge auquel il tomba amoureux de la fille d'un bailli, fille jeune et belle, ardente et vive, un vrai morceau de roi.

Et il l'épousa.

Au bout de peu de semaines de ce mariage, par ailleurs heureux, Hans Carvel se mit à craindre que sa jeune épouse, qu'il aimait toujours chaleureusement, ne fût quand même un rien trop ardente, un rien trop vive. Et ce qu'il pouvait lui offrir - en dehors de l'argent, denrée dont il disposait en suffisante abondance - risquait d'être insuffisant pour qu'elle en ait son content. Ai-je dit «  risquait » ? Insuffisant, ce l'était.

Tout naturellement il se mit à craindre ce dont il ne tarda pas à être pratiquement certain : sa femme s'assurait des suppléments de vie amoureuse auprès de quelques jeunes gens, peut-être nombreux.

Il en eut l'esprit rongé ; il en arriva même à un degré d'inquiétude tel qu'il faisait des rêves affreux presque toutes les nuits.

Et dans un de ces rêves, une nuit, il se trouva conversant avec le diable, auquel il expliquait son souci et offrait le prix traditionnel pour quelque chose, pour n'importe quoi même, pourvu que cela lui assurât la fidélité de son épouse. Et dans son rêve il vit le diable acquiescer et lui dire :

- Je vais t'offrir un anneau magique. Tu le trouveras dès ton réveil. Tant que tu porteras cet anneau, il sera totalement impossible à ta femme de t'être infidèle sans que tu le saches et y consentes.

Cela dit, le diable disparut et Hans Carvel s'éveilla. Il constata alors qu'il avait un anneau au doigt assurément, et que ce que le diable lui avait promis était véridique. Mais sa jeune femme aussi se réveillait et remuait et lui disait :

- Hans, mon chéri, pas le doigt. Ce n'est pas ça qui va là.

 

(Sous la plume de Frédric Brown).

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